Marc Bloch : vies, combats, héritages
Une exposition conçue et réalisée par l'Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) et le Centre des monuments nationaux (CMN), en lien avec la famille de Marc Bloch.
Commissariat scientifique :
Joëlle Alazard, Olivier Andurand, Alexiane Bloch, Matis Bloch, Nathalie Mangeard-Bloch, Catherine Cimaz-Leroy, Catherine Pidutti.
Remerciements :
Cette exposition a été réalisée en étroite collaboration avec la famille de Marc Bloch, que nous remercions chaleureusement pour leur confiance et leur soutien. Elle s'inscrit dans la continuité de l'exposition conçue en 1994 par Étienne Bloch, fils de Marc Bloch, qui en a été le premier passeur de mémoire, et dont nous avons souhaité prolonger l'esprit.
Le Centre des monuments nationaux, acteur majeur des panthéonisations
Depuis plus d’un siècle, le Centre des monuments nationaux rassemble le plus important réseau de sites et monuments de France, de la Préhistoire à nos jours. Fort de la richesse de ce bien commun, de la diversité de ses lieux et du savoir-faire de ses équipes, il œuvre chaque jour pour conserver, révéler et transmettre ces patrimoines naturels et culturels à tous les publics. En faisant dialoguer histoire, art et culture, il fait de ses monuments des lieux de connaissance, de création, d’émotion et de partage qui contribuent à renforcer le lien social. Porté par des valeurs communes — passion, expertise, inventivité, partage, rigueur scientifique et solidarité — le CMN affirme ainsi une raison d’être claire : faire du patrimoine un bien vivant, accessible et fédérateur, au service de l’intérêt général.
Le Panthéon est l’un des 110 monuments du Centre des monuments nationaux. La panthéonisation de l’historien Marc Bloch, le 23 juin 2026, est l’occasion de partager le destin unique de ce Grand Homme dans l’ensemble du réseau.
Marc Bloch, historien et résistant
Historien français, figure majeure du XXe siècle, Marc Bloch (1886-1944) a profondément influencé la manière dont les historiens et les historiennes travaillent aujourd’hui. Il a démontré que l’histoire doit s’écrire en lien avec les sciences sociales, qu’elle permet de comprendre le présent, de bâtir des ponts entre les peuples, que la rigueur scientifique est un rempart contre la manipulation politique.
Mobilisé durant les deux guerres mondiales, Marc Bloch subit les persécutions infligées aux Juifs. Il s’engage dans la Résistance pendant l’Occupation. Arrêté par la Gestapo à Lyon en 1944, il est torturé puis fusillé.
2026, année Marc Bloch
Son entrée au Panthéon honore à la fois le savant et le résistant : un intellectuel engagé convaincu que comprendre le passé est une exigence pour éclairer le présent et défendre les valeurs républicaines. Pour le Centre des monuments nationaux, il est indispensable de célébrer dans son réseau de monuments le fondateur de l’Histoire contemporaine, qui a beaucoup travaillé sur des sujets intrinsèquement liés aux 110 monuments : le Moyen Age, les rois thaumaturges, le paysage, etc.
A Paris, le Panthéon abrite, du 23 juin au 31 décembre, l’exposition « Marc Bloch, l’esprit de l’Histoire ». Pour démultiplier cet hommage, une exposition mobile a été conçue avec l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. Plusieurs monuments nationaux proposent également un programme d’événements pour raconter et célébrer Marc Bloch.
© Archives familiales Marc Bloch
Marc Bloch (1886-1944), un historien et résistant panthéonisé
En juin 2026, Marc Bloch est entré au Panthéon, rejoignant ainsi les grandes figures de la République française. Historien majeur du XXe siècle, cofondateur de l’école des Annales, résistant assassiné par les nazis, Marc Bloch a révolutionné la discipline historique et incarné l’engagement intellectuel face à la barbarie.
Né à Lyon en 1886, agrégé d’histoire en 1908, professeur à Strasbourg puis à la Sorbonne, il traverse deux guerres mondiales. Combattant en 1914-1918, il analyse les rumeurs et fausses nouvelles du conflit, posant les bases d’une histoire attentive aux représentations collectives.
Dans l’entre-deux-guerres, il renouvelle profondément la façon dont on comprend le Moyen Âge, en développant une histoire économique et sociale comparée. Mobilisé à sa demande en 1939, témoin de la débâcle, il rédige L’Étrange Défaite, témoignage lucide d’un intellectuel face à l’effondrement politique, militaire et moral de la France. À partir de 1942, il entre en résistance à Montpellier puis clandestinement à Lyon. Arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, il est torturé puis assassiné le 16 juin 1944 près de Lyon. Cette exposition, conçue par l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie et le Centre des monuments nationaux, avec la famille de Marc Bloch, retrace le parcours exceptionnel d’un homme qui fut à la fois un savant rigoureux, un pédagogue passionné et un citoyen courageux.
© Archives familiales Marc Bloch
DATES-CLÉS
- 6 juillet 1886 - Naissance à Lyon de Marc Benjamin Bloch, second fils de Gustave Bloch et Sara Ebstein
- 1904-1908 - Marc Bloch, après une khâgne à Louis-Le-Grand, entre à l’École normale supérieure. Reçu deuxième à l’agrégation d’histoire en 1908.
- 1912-1914 - Professeur aux lycées de Montpellier puis d’Amiens.
- 1914-1918 - Première Guerre mondiale. Mobilisé comme sergent d’infanterie. Termine la guerre comme capitaine, décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.
- 1919 - Marc Bloch se marie avec Simonne Vidal à Paris. Il obtient un poste de chargé de cours d’histoire médiévale à l’université de Strasbourg.
- 1920 - Publication et soutenance de sa thèse de doctorat, Rois et serfs.
- 1924 - Publication de Les rois thaumaturges.
- 1929 - Publication du premier numéro des Annales d’histoire économique et sociale.
- 1931 - Publication de Les caractères originaux de l’histoire rurale française.
- 1936 - Marc Bloch est élu maître de conférences en histoire économique à la Sorbonne.
- 1939-40 - Publication de La société féodale.
- Août 1939 - Seconde Guerre mondiale. Mobilisé en Alsace puis dans le Nord, au service des essences.
- Mai-juin 1940 - Campagne de France, racontée dans l’Etrange Défaite. Rejoint Dunkerque, passe en Angleterre, échappe à la captivité à Rennes.
- Eté 1940 - Écriture de L’Etrange Défaite à Fougères, en Creuse.
- Octobre 1940 - Professeur à Clermont-Ferrand en raison de l’occupation allemande.
- Décembre 1940 - Entrée en vigueur du statut des juifs ; Marc Bloch est exclu de la fonction publique.
- Janvier 1941 - Marc Bloch est « relevé de déchéance » avec une vingtaine d’universitaires pour « services scientifiques exceptionnels rendus à l’Etat français ».
- 1941-1942 - Demande sa mutation à Montpellier en raison de la santé fragile de Simonne Vidal. Entre dans la Résistance au sein du mouvement « Combat ». Commence à rédiger l’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien.
- Novembre 1942 - Mise en congé de l’université de Montpellier ; Marc Bloch et sa famille se réfugient à Fougères (Creuse). Ses deux fils aînés partent vers l’Espagne rejoindre la Résistance au Maroc et en Angleterre
- Mars 1943 - Arrêté Bonnard suspendant Marc Bloch de ses fonctions. Marc Bloch part à Lyon en clandestinité rejoindre la Résistance et adhère au mouvement « Franc-Tireur »
- 8 mars 1944 - Marc Bloch est arrêté à Lyon. Il est emprisonné et torturé au fort de Montluc par la Gestapo de Klaus Barbie.
- 16 juin 1944 - Marc Bloch est exécuté à Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain, avec vingt-neuf autres camarades.
- 2 juillet 1944 - Mort de Simonne Vidal à l’hôpital de Lyon.
- 14 octobre 1977 - Cérémonie officielle, civile et militaire, à l’occasion du transfert des cendres de Marc Bloch au Bourg d’Hem.
- 23 juin 2026 - Entrée au Panthéon de l’historien et résistant.
© Archives familiales de Marc Bloch
Famille et enfance
Marc Bloch naît le 6 juillet 1886 à Lyon, dans une famille juive alsacienne profondément républicaine et laïque. Son père, Gustave Bloch, est professeur d’histoire ancienne, spécialiste de Rome - d’abord maître de conférences à l’École normale supérieure, puis professeur à la Sorbonne. Pédagogue exceptionnel, il forme de nombreuses générations de normaliens et se voit surnommé le « grand méga », par analogie avec le squelette d’un mégathérium qui orne le hall de l’ENS. Marc, devenu son étudiant, héritera du surnom de « petit méga ».
La famille Bloch incarne les valeurs de la bourgeoisie intellectuelle juive française de la IIIe République : attachement à la nation, foi dans le progrès par l’éducation, engagement républicain. Marc grandit dans un milieu cultivé où livres et discussions savantes font partie du quotidien. Il a un frère aîné, Louis, de sept ans son aîné. Enfant studieux et d’une grande timidité, il reçoit une éducation rigoureuse, marquée par l’ordre et la discipline. Les vacances familiales, avec de longues promenades en montagne et en forêt, et des séjours en Suisse, rythment une enfance heureuse. Dans ses dernières volontés rédigées en 1915, il remerciera ses parents de lui avoir fait « la vie si douce ». Cette transmission familiale du savoir et des valeurs humanistes façonne le futur grand historien.
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De l’étudiant au professeur
Marc Bloch effectue ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand à Paris, où il se distingue régulièrement au concours général et où il manifeste déjà une préférence marquée pour l’histoire. Son proviseur note alors : « Élève de premier ordre, d’une fermeté de jugement et d’une curiosité d’esprit vraiment remarquable. » En 1904, il intègre l’École normale supérieure. Il en interrompt brièvement la scolarité pour effectuer son service militaire, avant d’y retourner et d’obtenir l’agrégation d’histoire en 1908.
La même année, il part en Allemagne : un semestre à Berlin, un semestre à Leipzig. Ce séjour est décisif. Il y découvre des historiens qui l’impressionnent durablement - Karl Bücher, Gustav Schmoller, Karl Lamprecht, réputé fondateur d’une nouvelle histoire sociale - et en rapporte une maîtrise profonde de la langue et de l’érudition germaniques.
De retour en France, pensionnaire de la Fondation Thiers de 1909 à 1912, il prépare une thèse sur les populations rurales de l’Île-de-France, travail novateur attentif aux structures sociales, aux paysages et aux réalités économiques du monde médiéval. Il enseigne ensuite à Montpellier, puis à Amiens.
Ces années de formation révèlent un jeune historien exigeant et curieux, qui récuse une histoire purement événementielle pour s’intéresser aux sociétés, aux mentalités et aux structures de longue durée, préfigurant une approche globale et comparatiste de l’histoire.
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L’épreuve de la Grande guerre
Mobilisé en août 1914, Marc Bloch est d’abord sergent au 272e R.I. Il part pour la Meuse, puis participe à la bataille de la Marne avant de remonter en Argonne. En octobre 1916, il combat sur la Somme. Son unité est ensuite envoyée dans le Constantinois, en Algérie, avant de revenir en France : il participe à l’offensive au Chemin-des-Dames en juin 1917.
En 1918, il est en Champagne, puis près d’Amiens et de Villers-Cotterêts. Il suit enfin la contre-offensive alliée à travers les Vosges, l’Argonne et la Lorraine. Il termine la guerre comme capitaine au 72e R.I. Cette expérience traumatisante le marque profondément, tant sur le plan personnel qu’intellectuel.
Au cœur des tranchées, l’historien observe, note, photographie. Il documente la construction des positions, les conditions de vie des soldats, les paysages dévastés. Dans ses carnets, il consigne les noms de ses camarades, leurs histoires, leurs souffrances. Cette attention portée aux hommes ordinaires, aux anonymes de l’histoire, deviendra une caractéristique de son œuvre future, fondée sur l’expérience vécue autant que sur l’analyse savante.
La guerre lui révèle aussi le monde paysan qu’il côtoie dans les villages du front. Cette découverte des réalités rurales nourrira ses travaux sur la société médiévale. L’expérience combattante forge chez Bloch une conscience aiguë de la fragilité des civilisations et du prix de la liberté. Démobilisé en 1919, décoré de la Croix de guerre, il ne cessera de réfléchir au lien entre guerre, société et responsabilité des élites.
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Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles
En 1921, Marc Bloch publie dans la Revue de synthèse historique « Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre ». Ce remarquable article, né de son expérience combattante, analyse la propagation des rumeurs pendant le conflit : légendes de soldats russes traversant la France, descriptions d'atrocités, croyances en des traîtres favorisant l'ennemi, autant de récits largement partagés à l’arrière comme au front.
Avec une lucidité impressionnante, Bloch montre comment naissent et se diffusent les fausses informations en temps de crise. Il identifie les mécanismes psychologiques de la crédulité collective : « On croit aisément ce que l'on a besoin de croire ». La fatigue, la tension des combats, les préjugés, le besoin de donner du sens aux événements expliquent pourquoi même les esprits les plus critiques peuvent être trompés.
Bloch établit une typologie détaillée des fausses nouvelles et insiste sur l'urgence de collecter méthodiquement les témoignages avant que le souvenir ne s'efface. Il intègre les connaissances alors en plein essor en psychologie collective, en sociologie, en ethnologie, refusant toute frontière étanche entre les sciences sociales.
Ce texte fondateur reste d'une modernité saisissante à l'ère des réseaux sociaux et de la désinformation massive : sa réflexion sur l'esprit critique et les mécanismes de la manipulation garde toute sa pertinence au XXIe siècle.
March Bloch médiéviste
En mars 1919, Marc Bloch revient à la vie civile après quatre années de guerre et rejoint l'université de Strasbourg. Il y achève sa thèse, soutenue en décembre 1920 : Rois et serfs. Un chapitre d'histoire capétienne. Dans cette université dynamique et ouverte à l'interdisciplinarité, il collabore étroitement avec Lucien Febvre et fonde avec lui, en 1929, les Annales d'histoire économique et sociale, revue appelée à bouleverser l'historiographie.
En 1924, il publie Les Rois thaumaturges, œuvre qui rompt avec les tendances dominantes. Il y étudie la croyance au pouvoir de guérison des rois de France et d'Angleterre, capables de guérir les écrouelles par simple toucher. L'originalité est triple : Bloch travaille sur le temps long - du Moyen Âge au sacre de Charles X en 1825 -, adopte une démarche comparatiste entre les deux monarchies, et emprunte ses méthodes à l'anthropologie naissante, étudiant représentations et rituels du pouvoir sacré.
Ce livre fondateur inaugure l'anthropologie historique en France : croyances et imaginaire collectif deviennent des objets d'étude légitimes, révélant ainsi les grandes orientations de Bloch - le refus de l'histoire purement politique, l’attention aux structures sociales, le dialogue constant avec les sciences humaines.
Vie privée et familiale
En 1919, Marc Bloch épouse Simonne Vidal. Cette union sera déterminante : Simonne devient sa compagne intellectuelle, sa confidente, son soutien constant. Le couple aura six enfants. La vie familiale de Marc Bloch est profondément heureuse, malgré les exigences de sa carrière universitaire.
Simonne joue un rôle essentiel mais discret : elle gère le foyer, élève les enfants, crée les conditions permettant à Marc de se consacrer à ses recherches. Elle est aussi sa première lectrice, celle qui relit ses textes, suggère, commente. Femme cultivée et intelligente, elle partage les valeurs intellectuelles et morales de son mari.
La famille Bloch incarne un modèle de vie bourgeoise républicaine : amour du savoir, éducation des enfants dans le respect des valeurs humanistes, engagement citoyen. Les photographies familiales montrent un père attentif et affectueux.
© Archives familiales Marc Bloch
La fondation de l’école des Annales
Le 15 janvier 1929, Marc Bloch et Lucien Febvre fondent à Strasbourg la revue Annales d'histoire économique et sociale. Née dans l'université alsacienne, dans le contexte du retour de l'Alsace à la France après 1918, cette revue est le fruit d'une amitié intellectuelle autant que d'un projet commun : rompre avec l'histoire politique et événementielle, centrée sur les batailles et les grandes figures, pour ouvrir la discipline aux sciences sociales.
Les Annales se conçoivent comme une revue de combat et de débat. Elles promeuvent une histoire totale : économique, sociale, culturelle, attentive aux structures de longue durée. Elles prônent l'histoire problème contre l'histoire-récit, l'analyse contre la simple narration chronologique. La revue devient un lieu fédérateur, encourageant le dialogue entre l'histoire et les autres sciences sociales : géographie, sociologie, économie, anthropologie. Par le biais d'enquêtes collectives, elle organise de nouvelles formes d'échanges scientifiques internationaux.
Avec l'élection de Marc Bloch à la Sorbonne en 1936, les Annales s'imposent depuis Paris comme l'une des premières revues mondiales, dominant l'historiographie française et internationale pendant des décennies. Toujours active aujourd’hui, Annales. Histoire, Sciences Sociales perpétue l'héritage de ses fondateurs et leur ambition d'une histoire scientifique, rigoureuse et ouverte.
Les années 1930 : de Strasbourg à Paris en passant par Fougères
En 1927, Marc Bloch est nommé titulaire de la chaire d'histoire du Moyen Age à l'université de Strasbourg. Ces années sont fécondes : l'université alsacienne réunit alors une pléiade de savants ouverts au dialogue interdisciplinaire. C'est dans ce milieu que Marc Bloch collabore avec Lucien Febvre et fonde en 1929 les Annales d'histoire économique et sociale, revue qui révolutionne la discipline historique.
En 1930, la famille Bloch achète une maison à Fougères, dans la Creuse. Ce lieu devient un véritable laboratoire intellectuel où Marc écrit régulièrement. Les paysages agraires et leurs traces d'occupation ancienne nourrissent directement sa réflexion sur le monde rural médiéval.
Les Caractères originaux de l'histoire rurale française, synthèse magistrale parue en 1931, révolutionne l'étude des campagnes en analysant sur la longue durée les structures agraires, l'habitat, les techniques.
En 1936, Marc Bloch est élu professeur d'histoire économique à la Sorbonne. À cinquante ans, il est au sommet de sa carrière, reconnu comme l'un des plus grands historiens de son temps.
Ces années 1930 voient l'épanouissement d'une carrière brillante, mais aussi la montée des périls en Europe. Marc Bloch, intellectuel lucide et citoyen engagé, observe avec inquiétude la montée des périls. L'historien devient témoin vigilant de son temps.
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L’épreuve de la guerre : L’Etrange Défaite
En septembre 1939, Marc Bloch est à nouveau mobilisé, malgré ses 53 ans. Capitaine d'état-major, il participe à la campagne de France en 1940. Il assiste, impuissant, à l'effondrement militaire français. Cette débâcle le bouleverse profondément.
Entre juillet et septembre 1940, réfugié dans la zone non occupée, il rédige L'Étrange Défaite, témoignage exceptionnel d'un intellectuel sur la catastrophe nationale. Avec une lucidité implacable, il analyse les causes de la défaite : archaïsme du commandement, incompétence de l'état-major, manque d'anticipation stratégique, défaillances de l'esprit public.
Ce texte n'est pas seulement un témoignage historique : c'est une réflexion morale sur les responsabilités des élites, sur la nécessité de la vérité même quand elle dérange. Bloch refuse les faux-fuyants, les justifications commodes. Il cherche la vérité, aussi inconfortable soit-elle. En 1939-1940 paraissent également les deux tomes de La Société féodale, somme magistrale qui demeure un classique de l'historiographie médiévale. Malgré la guerre, l'historien reste au travail et poursuit inlassablement son œuvre scientifique.
Du statut des juifs à l’entrée en Résistance
Le 3 octobre 1940, le régime de Vichy promulgue le premier statut des juifs, qui exclut les Juifs français de la fonction publique, de l'armée, de l'enseignement. Marc Bloch, professeur à la Sorbonne depuis 1936, profondément républicain, est directement visé par cette législation antisémite qu'il qualifie de
« grande iniquité ».
Il bénéficie d’une exemption pour enseigner à Clermont-Ferrand où s'est repliée l'université de Strasbourg, puis obtient en 1941 sa mutation à Montpellier pour que son épouse Simonne, atteinte de pleurésie, puisse bénéficier du climat méditerranéen. Il avait refusé un poste à New York pour ne pas abandonner sa mère âgée et ses enfants aînés.
À Montpellier, il participe aux discussions clandestines du Cercle de Montpellier sur l'avenir de la France et de l’Europe. Dans ses notes affleurent les convictions qui n'ont jamais cessé de l'habiter : « Depuis trente ans la société occidentale se cherche. C’est parce qu’elle n’a pas su trouver la synthèse nécessaire entre les droits de l‘individu et ceux de la collectivité qu’elle a connu les épouvantables secousses dans lesquelles elle a failli périr. » (Annette Becker, Marc Bloch, L’histoire, la guerre, la résistance, Quarto-Gallimard, 2006, p.660).
Il rédige également L'Étrange Défaite, témoignage lucide et sans concession sur la débâcle de 1940. Après l'invasion de la zone sud par la Wehrmacht en novembre 1942, la situation se complique. C'est en 1943, lorsqu'on le force à prendre une retraite anticipée, que Marc Bloch décide d'entrer pleinement dans la clandestinité.
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De la Résistance à la mort
En 1943, Marc Bloch bascule définitivement dans la clandestinité et rejoint Lyon. Il intègre le mouvement Franc-Tireur, dont le programme socialiste modéré correspond à ses convictions républicaines.
Sous le pseudonyme de « Narbonne », il assume des responsabilités importantes en matière de propagande et de logistique.
À près de 60 ans, l'historien devient un combattant de l'ombre, publiant des articles, coordonnant les Cahiers politiques du Comité général d'études, s'imposant comme l'une des têtes pensantes de la Résistance. Il est délégué régional de Franc-Tireur au sein des Mouvements unis de la Résistance (MUR).
Le 8 mars 1944, dans le cadre d'une vaste opération contre les MUR, la Gestapo l'arrête à Lyon sur le pont de la Boucle. Emprisonné au fort de Montluc dans la cellule 75, il est interrogé pendant des jours sous la torture. Pris pour un dirigeant communiste, il échappe à la déportation. Conformément aux consignes de la Résistance, Marc Bloch protège ses compagnons par des demi-vérités calculées : noms de résistants déjà arrêtés ou ayant changé de pseudonyme, descriptions qui égarent ses tortionnaires.
Le 16 juin 1944, il est assassiné avec 27 autres prisonniers, dans un champ près de Saint-Didier-de-Formans. Deux survivants témoignent du massacre. Quelques jours plus tard, Simonne Vidal meurt à son tour, emportée par la maladie, sans avoir su le sort de son époux.
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Poème et testament
En 1941, Marc Bloch rédige un texte bouleversant, à mi-chemin entre le testament spirituel et la profession de foi. Ce document témoigne de sa conscience morale face à la persécution et à l'engagement dans la résistance.
TESTAMENT DU 18 MARS 1941
Clermont-Ferrand 18 mars 1941
Où que je doive mourir, en France ou sur la terre étrangère, et à quelque moment que ce soit, je laisse à ma chère femme ou, à son défaut, à mes enfants le soin de régler mes obsèques, comme ils le jugeront bon. Ce seront des obsèques purement civiles : les miens savent que je n’en aurais pas voulu d’autres. Mais je souhaite que ce jour-là, soit à la maison mortuaire, soit au cimetière, un ami accepte de donner lecture des quelques mots que voici :
« Je n’ai point demandé que sur ma tombe, fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences, pourtant, accompagnèrent, vers leur dernier repos, tant de mes ancêtres et mon père lui-même. Je me suis, toute ma vie durant, efforcé, de mon mieux, vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale, ces simples mots « Dilexit veritatem ».
C’est pourquoi il m’était impossible d’admettre qu’en cette heure des suprêmes adieux, où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fût fait, en mon nom, aux effusions d’une orthodoxie, dont je ne reconnais point le credo.
Mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probité personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né « Juif » que je n’ai jamais songé à m’en défendre ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit, pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une des meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?
Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours de deux guerres il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français ».
Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations.
Ce texte magnifique exprime la fidélité de Marc Bloch à ses valeurs : républicanisme, patriotisme, courage, refus du mensonge. Il reste un témoignage exemplaire de dignité morale face à la persécution.
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Un héritage mondial : œuvres et méthode
« Papa, à quoi sert l'histoire ? » Cette question posée par l'un de ses enfants à Marc Bloch pendant la guerre, est devenue l'une des plus célèbres de l'historiographie. Marc Bloch y répond entre 1940 et 1943, dans la clandestinité, en rédigeant son testament intellectuel : l’Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, publié en 1949. L'histoire, écrit-il, n'est pas là pour glorifier le passé ou justifier la nation ; elle forge l'esprit critique, elle rend les hommes plus libres.
Cette conviction traversait déjà toute son œuvre. Des Rois thaumaturges (1924), enquête pionnière sur les croyances et le pouvoir sacré sur dix siècles, à La Société féodale (1939-1940), synthèse des structures mentales du Moyen Âge, Bloch avait imposé une façon radicalement neuve de faire de l'histoire : au-delà des événements politiques, comprendre comment les sociétés pensent, croient et vivent. Avec Lucien Febvre, en fondant les Annales en 1929, il avait donné un cadre institutionnel à cette ambition.
Son rayonnement est mondial. Traduits en une vingtaine de langues, ses livres ont inspiré des générations d'historiens en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine. Il définissait l'histoire comme une « science des hommes dans le temps », ce qui demeure un horizon pour la discipline.
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