Les monuments nationaux dans une France à +4°C

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2026, placées sous le thème « Patrimoine en péril », le Centre des monuments nationaux partage les résultats d’un rapport consacré aux risques environnementaux auxquels sont confrontés les 110 monuments de son réseau.

Un engagement CMN 2030

Cette étude analyse l’exposition des sites aux aléas climatiques à horizon 2050 et 2100, ainsi que les vulnérabilités de leur conservation et de leurs activités dans un monde à +4°C.

À travers ce travail prospectif, il s’agit d’abord de mieux connaitre l’évolution des aléas auxquels les monuments seront confrontés - épisodes de sécheresse, évolution du littoral, inondations, tempêtes, feux de forêts ou encore vagues de chaleur – pour mieux s’adapter.

Dans le cadre du projet stratégique CMN 2030, le CMN s’est engagé à mener dix chantiers prioritaires à horizon 2030, parmi lesquels le chantier « écologie de la conservation », notamment consacré aux effets des crises environnementales sur la conservation des monuments.

Un groupe de travail s’est constitué pour recenser les sinistres liés à des événements climatiques extrêmes, mutualiser les connaissances du réseau sur l’adaptation au changement climatique et accompagner le déploiement de l’étude de risques environnementaux mené par l’entreprise SEAS.

Résultats de l'étude

Chiffres clés à horizon 2050 : 

  • 52% des sites exposés moyennement ou fortement au retrait-gonflement des argiles.
  • Deux semaines supplémentaires de jours de fortes chaleurs, avec une température maximale supérieure à 30 °C.
  • 80% des sites exposés à plus de 30 jours présentant des conditions favorables aux incendies.
  • Des hivers plus humides, avec une hausse de 17 % des précipitations, et des étés plus secs, avec une baisse de 7 %.
  • Une ressource en eau plus rare, avec un doublement du déficit hydrique.
  • 8 sites exposés aux aléas littoraux (élévation du niveau de la mer, inondations côtières et/ou érosion côtière).

Etablir un niveau de risque consiste à étudier les deux dimensions du risque : l’exposition d’un monument à des aléas climatiques et sa vulnérabilité face à ces aléas.

 

L’exposition des 110 monuments du réseau

L’exposition correspond à la probabilité d’occurrence d’un aléa, estimée à partir de modèles météorologiques nationaux et des coordonnées GPS des sites. 28 aléas, répartis en quatre familles, température, eau, vent et masses solides, ont été étudiés dans le cadre de l’audit conformément à la taxonomie européenne.

A l’échelle du réseau, 10 aléas prioritaires ont été identifiés.

- L’étude a permis d’identifier 10 aléas auxquels les monuments nationaux seront le plus exposés à horizon 2050 : 100% des sites seront exposés par les 4 premiers (changement de température, stress thermique, changement de précipitations, variabilité de précipitations), 83% des sites seront fortement exposés à l’aléa feux de forêt, 73% seront fortement exposés au stress hydrique, 26% aux inondations, 20% aux vagues de chaleur (nombre de jours avec une température > 35°C), 16% fortement exposés aux tempêtes, 15% fortement exposés au retrait-gonflement des argiles (RGA)

© Centre des monuments nationaux

L’analyse de l’exposition des monuments du réseau aux aléas en 2050 montre que 100 % des sites seront fortement exposés aux aléas liés à la chaleur et à l’eau, avec notamment deux semaines supplémentaires de jours à plus de 30 °C par an, deux fois plus de jours propices aux incendies et 7 % de précipitations estivales en moins.

- Les projections montrent une diminution des précipitations estivales et une augmentation des précipitations hivernales. Le cumul des pluies en été pourrait reculer de 164 mm par an sur la période 1976-2005 à 131 mm à l’horizon 2100, tandis que le cumul hivernal augmenterait de 194 à 223 mm par an. Les épisodes de précipitations extrêmes deviendraient plus fréquents, passant en moyenne de 3,5 à 4,8 jours par an. En parallèle, le déficit hydrique annuel s’accentuerait fortement, traduisant une aggravation du stress hydrique et des risques de sécheresse.

© Centre des monuments nationaux

D’autres aléas, comme le retrait-gonflement des argiles (RGA) ou l’élévation du niveau de la mer, concernent moins de monuments mais peuvent avoir des conséquences majeures et potentiellement irréversibles.

- Le graphique indique une augmentation marquée des épisodes de chaleur au cours du siècle. Le nombre de jours très chauds (température maximale supérieure à 30 °C) pourrait passer de 12 jours par an sur la période 1976-2005 à 41 jours par an à l’horizon 2100. Les vagues de chaleur deviendraient également plus fréquentes et plus longues, tandis que les jours de gel diminueraient fortement, passant de 36 à 13 jours par an. Parallèlement, les conditions favorables au déclenchement et à la propagation des incendies de forêt devraient s’accentuer, avec un nombre de jours à risque presque triplé d’ici la fin du siècle.

© Centre des monuments nationaux

Sur le volet chaleur, l’étude a montré que parmi les 80% de monuments avec un jardin, des abords paysagers ou un parc, 19% sont fortement exposés aux vagues de chaleur (c’est- à-dire plus de 7 jours avec des températures supérieures à 35°C), 79% sont fortement exposés au stress thermique et 65% sont fortement exposés au risque d’incendie.

- Parmi les sites fortement exposés et disposant d’un espace vert, le stress thermique apparaît comme l’aléa le plus fréquent, concernant 79 % des sites. Les risques d’incendie ou de feux de forêt concernent également une part importante de ces sites, avec 65 % d’entre eux fortement exposés. Les vagues de chaleur touchent quant à elles 19 % des sites dotés d’espaces verts.

© Centre des monuments nationaux

L’analyse de vulnérabilité de trois sites pilotes

La vulnérabilité dépend des caractéristiques propres à chaque monument, notamment de la topographie, de la nature du site ou encore de ses activités. Ainsi, deux monuments également exposés à une vague de chaleur ne présenteront pas le même niveau de risque : un monument au parcours de visite largement extérieur et ensoleillé sera plus vulnérable qu’un site disposant d’un espace de refuge thermique ou d’un ombrage important grâce à son patrimoine arboré. A l’inverse, un site avec de nombreux espaces verts sera plus sensible au stress hydrique. Etudier la vulnérabilité, c’est étudier les potentiels impacts provoqués par un aléa sur le bâtiment, les personnes, les collections ou les espaces verts, mais aussi les capacités d’adaptation mises en œuvre par ce site pour anticiper ou réagir en cas d’aléa.

Lors de l’audit, une méthodologie d’analyse a été testée pour trois sites pilotes, le château d’Azay-le-Rideau, la maison de Georges Clemenceau et le Fort Saint-André, choisis pour leurs différentes typologies, régions et expositions à des aléas.

- Trois sites pilotes répartis sur le territoire français ont été sélectionnés pour analyser les effets du changement climatique sur différents types de patrimoines naturels et bâtis. Les sites étudiés sont le Château d’Azay-le-Rideau (Centre-Val de Loire), les Maisons et forêts de George Sand à Nohant-Vic (Centre-Val de Loire) et le Fort Saint-André à Villeneuve-lès-Avignon (Provence-Alpes-Côte d’Azur). Cette diversité permet d’évaluer l’exposition de sites patrimoniaux à différents aléas climatiques, tels que les vagues de chaleur, le stress hydrique ou le risque de submersion marine.

© Centre des monuments nationaux

Zoom sur la maison et jardin Georges Clemenceau


Le site est fortement exposé à trois aléas : l’élévation du niveau de la mer, l’intrusion saline et le stress hydrique. Les projections montrent une aggravation marquée du risque de submersion de l’enrochement (2050), puis du muret de soutènement (2070), et de la maison et du jardin à horizon 2120. Le site connait également une exposition importante au risque de retrait-gonflement des argiles (historique CAT NAT) et une exposition moyenne aux vagues de chaleur et aux vents forts.
 

L’analyse de la sensibilité et des capacités d’adaptation du site a permis de mettre en avant les risques suivants :

  • Un risque pour l’intégrité structurelle de la maison et des collections face à l’élévation du niveau de la mer à moyen et long terme.
  • Un risque important mais plus mesuré pour les personnes (agents et visiteurs) en cas de vague de submersion marine grâce au bâtiment d’accueil surélevé qui peut servir de refuge ponctuel et aux ensembles arborés du jardin qui contribuent à la stabilisation de la dune. L’amélioration des protocoles de mise en sécurité et de gestion des flux pourrait encore renforcer la capacité d’adaptation du site en cas d’aléa.
  • Une vulnérabilité forte du site face aux fortes chaleurs : 70 % des espaces de visite sont en extérieur avec un ombrage limité. Les dispositifs d’alertes préfectorales permettent d’anticiper les épisodes les plus critiques et d’appuyer la décision de gestion du site, mais ne compensent pas entièrement l’exposition structurelle du parcours. Des solutions de rafraîchissement et de mise à l’abri permettraient d’améliorer les conditions d’accueil.
  • Un risque important pour la pérennité du patrimoine végétal et du paysage face aux phénomènes de submersion, de stress hydrique et de salinisation des sols. Des actions sont déjà engagées avec le Conservatoire botanique national de Brest pour choisir des essences plus résistantes au stress hydrique et adapter ainsi le fleurissement du jardin tout en conservant l’esprit voulu par Georges Clemenceau qui concevait son jardin comme un tout, où se mêle l’ensemble des espèces, animales et végétales, horticoles et indigènes.
     

L’analyse des trois sites pilotes a confirmé des tendances dessinées par l’augmentation de la fréquence de certains sinistres (vagues de chaleurs, inondations), mais aussi de révéler des vulnérabilités moins identifiées : le phénomène d’érosion éolienne sur les maçonneries et d’érosion des pieds d’ouvrage lié aux fortes pluies pour le Fort-Saint-André, la coupure possible des voies d’accès et d’évacuation en cas de submersion ou de tempête à la Maison George Clémenceau ou encore le risque lié à l’intensité des épisodes de grêle pour les toitures et les fenêtres au château d’Azay-le-Rideau.

La vulnérabilité des activités du CMN

Pour construire la méthodologie d’analyse de la vulnérabilité des sites, un travail de cartographie des vulnérabilités pour la conservation des monuments et les activités du CMN a été mené avec le groupe de travail montrant que les aléas climatiques mettent déjà les activités sous tension, avec trois catégories d’impacts : sécurité des personnes ; dégradation de l’état des monuments/collections/patrimoine vert et interruptions variées (approvisionnement, communication, etc.).

- Les aléas climatiques étudiés (sécheresse, inondation, chaleur et incendie) présentent des risques pour les personnes, le patrimoine et les activités des sites. Ils peuvent dégrader les monuments, collections et espaces verts, mais aussi augmenter les risques pour les visiteurs et les agents. Ces phénomènes sont également susceptibles de perturber le fonctionnement des sites par des fermetures temporaires ou des difficultés d’exploitation. Dans les cas les plus sévères, ils peuvent entraîner la perte irréversible d’éléments patrimoniaux ou de parties de monuments.

© Centre des monuments nationaux

Objectif à horizon 2030 : un socle commun d’actions et 10 monuments laboratoires de l’adaptation

Prochaines étapes pour aller vers l’adaptation 

  • Identifier dès aujourd’hui un socle d’actions pertinentes pour tous les sites du réseau, en s'appuyant sur un partage de bonnes pratiques.
  • Tester des actions innovantes dans 10 monuments laboratoires.
  • Poursuivre le travail de diagnostic détaillé pour l’ensemble des monuments du réseau, en ciblant en priorité les monuments les plus exposés.
  • Commencer à penser les choix structurants liés à l’adaptation à long terme (priorisations des moyens, modèle économique et d’exploitation, renoncement, etc.).
  • Poursuite de la priorisation des moyens budgétaires en faveur de l’entretien des monuments (enveloppe passée de 7 M€ en 2023 à 10 M€ en 2026 et objectif d’atteindre 12 M€ en 2029)
     

Renforcer les actions mutualisées

Les événements de l’été 2026 ont montré que le sujet de l’adaptation dépasse la notion de confort et devient un véritable facteur de rupture opérationnelle avec des risques d’annulation d’événements, des fermetures de site ou encore des ruptures d’approvisionnement. Ces conséquences certaines peuvent être minimisées avec de l’anticipation et en allant plus loin que la gestion court terme.

L’audit a également mis en avant les nombreuses actions déjà adoptées par les monuments : mise en place d’espaces fraîcheurs, plans d’évacuation, plan ETARE, débroussaillage, PSBC, installation de fissuromètres…. Il s’agit désormais d’ajuster ces actions à l’exposition future des sites pour cibler l’ensemble des aléas et de s’appuyer sur les retours d’expérience des sites pour développer des actions mutualisées et une culture du risque commune.

Plusieurs initiatives traduisent d’ores et déjà cet objectif de mutualisation : le plan fortes chaleurs, le schéma directeur des achats responsables publié fin 2026 qui intègre un objectif relatif à l’intégration des enjeux d’adaptation par les prestataires du CMN ou encore la stratégie patrimoine vert et hydraulique qui prévoit l’adaptation du choix des essences et de la gestion forestière au climat du futur. Le chantier « écologie de la conservation » est également une démarche à l’échelle du réseau qui vise à renforcer la résilience du bâtiment par la mise en place de campagnes régulières d’entretien.

Le plan fortes chaleurs du CMN

Dans le cadre du projet d’établissement CMN 2030, un chantier d’amélioration des conditions de travail a été lancé. L’une des premières mesures de ce chantier a été de mettre en place un plan fortes chaleurs à l’été 2025.

Il prévoit pour les agents :

  • L’intégration du risque chaleur dans le DUERP
  • La révision des horaires de travail en cas de fortes chaleurs
  • Des campagnes d’information et de prévention et mise en place d’alertes canicules
  • De la formation continue, la définition de protocoles d’intervention en cas de coup de chaleur
  • Autorisation à télétravailler, pour les agents, au-delà du maximum réglementaire de 3j/semaine, sous réserve des nécessités de service
    • Matériels de confort et de protection :
    • Rafraîchisseurs d’air, systèmes de climatisation dans certains espaces 
    • Mise à disposition d’un kit "fortes chaleurs" : gourde, éventail, chapeau, crème solaire, répulsif...
    • Test de vêtements rafraichissants (veste, casquette, serviette) qui pourront, en fonction de leur efficacité, faire partie du kit pour 2026.

Ce plan prévoit également des aménagements et des équipements pour améliorer le confort de visite :

  • Déploiement d’ombrières
  • Végétalisation
  • Déploiement de nouvelles fontaines à eau
     

Pour aller plus loin vers l’adaptation, le CMN étudie la mise en place de protocoles de fonctionnement dégradé selon les seuils climatiques (notamment pour fortes pluies/grêle, vents forts et incendies), le développement de la rétention et du stockage de l’eau ou encore la généralisation des exercices inondation et incendie. Fidèle à son modèle de péréquation des ressources et de mutualisation, le CMN pose ainsi les premières pierres d’une stratégie d’adaptation transversale. La poursuite des audits de vulnérabilités par site permettra dans le même temps de préciser les besoins d’adaptation spécifiques à chaque site.

Parmi ces sites, 10 monuments seront choisis pour tester des solutions innovantes de refroidissement bas carbone de nos espaces, de modélisation du risque ou encore de monitoring des arbres.

S’adapter, un enjeu national et territorial

En anticipant les risques environnementaux pour les monuments dont il a la gestion, le CMN s’inscrit directement dans la mesure 44 de protection du patrimoine naturel et culturel du Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC).  Cette imbrication de la stratégie du CMN dans la stratégie nationale trouve son pendant au niveau local, en mettant en cohérence les actions d’adaptation des monuments avec les stratégies territoriales portées par les collectivités, les instances de gouvernance de l’eau, les SDIS, les parcs naturels régionaux et plus largement l’ensemble des acteurs compétents en matière d’aménagement, de biodiversité et de gestion des risques. Cette approche partenariale favorise une intégration des monuments dans les politiques locales de résilience climatique et dans les réseaux écologiques territoriaux, notamment les trames verte et bleue.

L’étude des sites pilotes a par ailleurs montré la contribution du patrimoine à la résilience des territoires. Créés et maintenus par une ingénierie savante et parfaitement adaptée à son territoire, les réseaux hydrauliques représentent par exemple de véritables leviers d’adaptation. Au château d’Azay-le-Rideau, connu pour son miroir d’eau, les ouvrages hydrauliques permettent une régulation du débit et de la hauteur d’eau de l’Indre. Sans ces ouvrages, le niveau d’eau de la rivière diminuerait ou augmenterait considérablement, avec des conséquences importantes sur l’ensemble des sites. Véritables acteurs de la stabilisation des sols grâce à la densité et la force de leurs systèmes racinaires, les systèmes végétaux et les arbres centenaires peuvent également représenter des remparts contre l’érosion. Le jardin de la maison Georges Clemenceau joue ainsi un rôle essentiel de stabilisation de la dune et de protection de la commune de Saint-Vincent-sur-Jard contre les assauts de la mer.

Réimaginer le rôle du patrimoine face au changement climatique

Ce premier audit invite à réimaginer le rôle du patrimoine dans un monde confronté à des bouleversements environnementaux sans précédent. Les monuments apparaissent non seulement comme des héritages à préserver, mais aussi comme des laboratoires d’adaptation, capables d’inspirer de nouvelles réponses face aux défis climatiques. Cette réflexion s’accompagne d’une volonté de raviver les savoir-faire patrimoniaux qui, depuis des siècles, permettent de « faire durer », composer avec les contraintes du milieu et gérer les ressources avec sobriété. Le besoin d’adaptation invite par ailleurs à relire l’évolution des monuments dans le temps pour y puiser des idées d’adaptation. C’est le cas à la forteresse de Salses par exemple, dont la cour très minérale interroge aujourd’hui, alors qu’elle était plantée au début du XXe siècle.

En croisant connaissances scientifiques, expertise patrimoniale et retour d’expérience des équipes de terrain, le CMN entend renforcer la résilience de ses sites tout en partageant largement les enseignements de cette étude. La publication des résultats de ce rapport marque une étape importante dans la stratégie d’adaptation de l’établissement et dans sa contribution aux débats contemporains sur l’avenir du patrimoine. En écho à la thématique des JEP 2026, elle invite chacun à s’interroger sur les risques qui menacent notre héritage commun, mais aussi sur notre engagement collectif pour le faire vivre, le protéger et le transmettre aux générations futures.